– Vous avez consacré un livre aux ouvrages d’art de l’île depuis l’Antiquité. Quels sont ceux qui, dans la Corse contemporaine, ont pesé sur le développement économique ?
Pour la population résidente, c’est le réseau routier. Il a été créé en grande partie au milieu du XIXe siècle sous Napoléon III et surtout sous Louis-Philippe, le grand méconnu de l’histoire de la Corse, sous lequel pourtant a été initié le système viaire tel qu’on le connaît aujourd’hui avec la création d’un « chemin de ceinture » autour de l’île et des voies diamétrales comme Ajaccio-Bastia ou Corte-Aléria. Aujourd’hui, la réalité de l’économie de la Corse, c’est la prévalence des infrastructures portuaires et aéroportuaires qui ont permis le développement du tourisme.
– Vous êtes un spécialiste de l’histoire urbaine. Qu’ont en commun l’essor des cités comme Bastia, Ajaccio ou Porto-Vecchio ?
Ce qui les réunit, c’est leur statut de villes ouvertes. À l’origine, le modèle était en Corse celui du préside, de la ville fermée, avec une population majoritairement étrangère au lieu et peu liée avec l’hinterland. C’est le cas de Bonifacio, Calvi, Ajaccio et Porto-Vecchio.
La nouveauté c’est Bastia, créée sous les Milanais avec une population aux deux tiers insulaire. Une ville ouverte non sans réticence par Gênes qui n’a pas hésité à freiner son essor au milieu du XVIIe siècle en déplaçant le Gouverneur de Bastia à Calvi pour des raisons idéologiques. Mais c’est sur le modèle de la ville ouverte que s’est développée Ajaccio qui a abandonné le principe des présides dès le début du XVIIe siècle.
Son vrai développement date toutefois de la décision de Napoléon d’en faire la capitale administrative de l’île. Porto-Vecchio, c’est particulier : il s’agit d’une entreprise de colonisation rurale compromise par l’existence de marais paludéens. Le démarrage de la petite cité est récent, lié aux efforts d’assainissement du Second Empire et surtout après la Deuxième Guerre mondiale au développement touristique de la Corse.
– Que reste-t-il de la modernité économique de la Corse de Paoli ?
Pascal Paoli défendait plusieurs aspects modernes : développer une agriculture tournée vers le commerce avec des puissances méditerranéennes, encourager de nouvelles plantations, créer des institutions publiques dont une université, etc.
L’économie paoline a disparu, mais reste l’idéal de développement basé sur les ressources locales, la valorisation du patrimoine rural et la recherche de nouveaux débouchés européens et méditerranéens pour les productions insulaires. De même, l’université de Corse, recréée en 1981, joue un rôle important dans la formation des jeunes corses, notamment la recherche et l’innovation.
De la petite puissance indépendante de la République corse, reste l’héritage culturel clairement proclamé.
» La méditerranéité est une nécessité pour la Corse mais il faut la rendre plus concrète. «
Antoine-Marie Graziani, historien.– Liaisons régulières, programmes européens : le pont qui relie la Corse à l’Italie, un leg de la République de Gênes ?
Non, plus prosaïquement, une boucle touristique organisée depuis l’Europe du Nord en direction de la Méditerranée via la Suisse, Savone puis Gênes. À l’origine, elle avait vocation à se rendre en Sardaigne. Corsica Ferries a ajouté la Corse à cette boucle, ce qui a sauvé plusieurs saisons touristiques devenues difficiles avec le continent dans les années 70. Aux touristes d’Europe du Nord se sont ajoutés au cours des années 80-90 des touristes venus d’Italie du Nord dans le contexte du « miracle économique italien » des années 50-70. Ces nouveaux touristes étaient attirés par le caractère « sauvage » vendu à l’époque par les publicitaires : « La Corse, la plus proche des îles lointaines » !
– Dans quelle mesure peut-on oser une analogie de gestion entre le gouvernement génois d’hier et le statut d’autonomie de demain ?
Gênes pratiquait une sous-administration volontaire pour des raisons essentiellement financières : le Magistrato di Corsica installé à Gênes fixait les objectifs stratégiques, ordre public, fiscalité, défense, appliqués par les officiers installés dans les villes ; mais des acteurs locaux, des communautés ou des notables, réunis dans des institutions dédiées, géraient une partie des affaires courantes : au Nord les Nobles XII, au Sud les Nobles VI. Les impôts levés dans l’île servaient exclusivement à l’échelle territoriale. Sous cet angle strictement administratif, certains futurs dispositifs pour l’autonomie de la Corse pourraient présenter des ressemblances fonctionnelles : distinction entre compétences régaliennes conservées par l’État et compétences territoriales exercées localement. Mais le rapprochement s’arrête là. La différence essentielle réside dans la source de la légitimité politique. Le système mis en place par Gênes était celui d’une puissance souveraine d’Ancien Régime, exerçant son autorité sur un territoire dominé. L’autonomie donnée à une région par un État vise surtout à organiser la participation politique d’une population à sa propre gouvernance.
– L’ouverture sur la Méditerranée est-elle une constante dans notre histoire ?
Oui, une constante structurelle du fait de la position géographique au cœur de la Méditerranée occidentale. Le rapport des Corses avec la mer a fait l’objet de grandes joutes historiographiques. À ceux qui voyaient dans la Corse l’île des bergers, d’autres faisaient valoir une tradition maritime ancienne ancrée notamment dans le Cap Corse et Bonifacio. Du XVIe au XVIIIe siècle, un vingtième de sa population est amené à quitter l’île comme soldat, bandit ou esclave en Afrique du Nord. La formule du géographe Al-Idrisi, qui fait des Corses le peuple le plus remuant de Méditerranée, correspond à une réalité.
La Corse a toujours été insérée, à des degrés variables, dans des réseaux de circulation de personnes, de marchandises et de cultures. La mer, dont nombre d’historiens ont fait une frontière, est aussi un espace de connexion. « La mer ne sépare pas, elle unit » disait Jean Giono. Au fond, la méditerranéité est une nécessité pour la Corse mais il faut la rendre plus concrète. C’est la volonté du programme Interreg de l’Union européenne qui peut être analysé comme une politique de production de connectivité entre les îles, les régions côtières et les territoires méditerranéens, mais cela passe aussi par des initiatives comme l’ouverture d’une École Hôtelière Méditerranéenne à Ajaccio.
