« Le sentiment d’iniquité par rapport à la majorité des autres îles de Méditerranée crée une situation potentiellement explosive »
Gilles Simeoni dans sa lettre à Sébastien Lecornu
L’adjectif qualificatif « vertueuse » contient le préfixe « vert » et le suffixe « tueuse ». Il en va ainsi de la directive de Bruxelles sur la fiscalité écologique. La politique résolue de réduction de l’empreinte carbone voulue par l’Union européenne dans les transports maritimes et aériens est en effet respectable mais son application abrupte et sans discernement est particulièrement punitive pour la Corse, son économie et sa population. Elle est « cataclysmique » pour reprendre le mot de José Benzoni qui s’exprime sous sa triple casquette d’élu titulaire de l’EPCI, de président du Syndicat des Transporteurs et de vice-président du Medef de Corse.
Cette question brûlante, urgente et anxiogène, a été au cœur des débats organisés le 7 janvier dernier à l’hôtel consulaire de Bastia, en présence de Jean Dominici, par « Le Collectif », cette association de représentants des filières économiques et d’organisations professionnelles créée à l’initiative de Karina Goffi sous l’égide désormais révolue de la CCI de Corse.
Une réunion de crise sciemment élargie aux acteurs de la grande distribution et aux syndicats de marins de la desserte de service public. Le mécanisme mis en œuvre par l’Europe désigné par le sigle ETS va propager une onde dévastatrice et provoquer un effet domino nocif pour l’ensemble des activités de l’île avec des répercussions sociales insoupçonnées.
« C’est le problème de tous les Corses ! »
C’est bien simple, les conséquences sont énumérées dans un texte conclusif à la séance de travail qui a mis les esprits en ébullition : hausse du coût de transport des marchandises de l’ordre de 15 %, augmentation générale des prix pour les consommateurs – déjà pénalisés dans leur pouvoir d’achat par rapport au continent – des billets maritimes et aériens toujours plus chers pour les résidents, une aggravation sensible des surcoûts pour les entreprises, les artisans et les commerçants. Forcément, la fréquentation touristique sera fortement impactée.
Enfin, les lourdes pénalités versées par les compagnies de transport ne sont même pas fléchées en soutien aux programmes en faveur de la transition énergétique et environnementale de l’île. C’est la quadrature du cercle. La situation est d’autant plus injuste que toutes les régions dites périphériques, en particulier les îles méditerranéennes de moins de 200 000 habitants bénéficient de modalités adaptées lorsqu’elles ne sont pas carrément exonérées !
« C’est notre continuité territoriale qui est remise en question par la taxe écologique. Depuis le 1er janvier, elle nous impacte d’un surcoût de 200 € et plus selon les ports pour un aller-retour de transport de fret. Alors que 213 ports commerciaux en Europe, pour la plupart grecs croates et italiens, ont été affranchis du paiement de cette taxe jusqu’en 2030 voire 2040 ! » Toutefois, José Benzoni se défend de toute tentation corporatiste. « Ce n’est pas que le problème des transporteurs, c’est celui de tous les Corses et des Corses seulement car les autres territoires ne sont pas ou très peu impactés. L’inflation créée par le dispositif, et que personne n’a les moyens d’assumer, va immanquablement peser sur leur pouvoir d’achat avec un différentiel d’au moins 10 % par rapport au consommateur continental. C’est inacceptable et nous ne l’acceptons pas ! »
Un moratoire pour se donner le temps de la réflexion
Dès le lendemain de la réunion du Collectif, Gilles Simeoni s’adressait par courrier au Premier Ministre pour évoquer deux sujets vitaux et intimement liés : la revalorisation pérenne à 60 M€ de la Dotation de Continuité Territoriale indispensable pour sauvegarder le transport de service public et la fiscalité carbone européenne qui inquiète et mobilise l’ensemble du monde politique, économique et social de la Corse, en première ligne les compagnies maritimes et aériennes, les transporteurs routiers et la distribution.
Le président du Conseil exécutif de Corse évoque des répercussions négatives, majeures et rapides, sur l’emploi et les prix à la consommation et au transport : « L’absence de toute perspective concrète à ce jour, écrit-il à Sébastien Lecornu, de prise en compte de nos demandes, le sentiment d’iniquité par rapport à la majorité des autres îles de Méditerranée, créent une situation potentiellement explosive sur laquelle il est de mon devoir de vous alerter de nouveau. »
Compte-tenu de « la gravité de l’heure et de l’urgence à agir », Gilles Simeoni demande au locataire de Matignon un moratoire à l’application des ETS qui permettra à la fois de prévenir toute crise incandescente dans l’île et de mener une réflexion au plus haut niveau permettant de trouver les voies et moyens d’une adaptation des directives européennes relatives au changement climatique. Comme le disait le philosophe latin Claudien, au début de notre ère alors préservée de toute pollution : le chemin s’aplanit toujours pour la cause la plus juste.
Le chiffre : 71,5
C’est, en millions d’euros, la somme dont devront s’acquitter envers l’Europe les deux compagnies maritimes de service public, Corsica Linea et La Méridionale, d’ici la fin de leur contrat de délégation de service public
