Interview croisée
– Quel est l’état des lieux du BTP en Corse : le déclin se poursuit inexorablement ?
Corinne Bernardini : L’état des lieux est tout simplement catastrophique. Nous n’avons plus de travail, l’économie du bâtiment est à l’arrêt. Tous les jours, nous recevons des appels d’entreprises en très grande difficulté et un grand nombre d’entre elles sont déjà en phase de liquidation. L’horizon, ce n’est plus les chantiers et le travail, mais les tribunaux de commerce et la faillite !
Dominique Antoniotti : La visibilité sur la commande publique reste aujourd’hui très limitée, malgré la tenue de réunions au cours desquelles les agences et offices de la Collectivité de Corse ont présenté leurs programmations. En parallèle, le foncier se raréfie fortement, les permis de construire font l’objet de recours de plus en plus fréquents, tant de la part des associations que des services de l’État, et les taux bancaires poursuivent leur progression malgré des messages se voulant rassurants. Dans ce contexte tendu, l’ensemble des indicateurs demeure préoccupant et les conséquences sont déjà visibles, avec une hausse sans précédent des procédures enregistrées par les tribunaux de commerce.
– Qui fait le plus défaut, la commande publique ou la construction privée ?
CB : Les deux font cruellement défaut. La construction privée est minée – et ce n’est pas nouveau – par la superposition des lois et des normes d’urbanisme de plus en plus dissuasives quand elles ne sont pas contradictoires. Quant à la commande publique, elle est cadenassée par l’absence de budget au plan national et, par voie de conséquence, au plan local.
– Vous avez le sentiment d’un désintérêt des pouvoirs publics ?
DA : Le développement économique mérite d’occuper une place centrale dans les politiques d’aménagement, et le secteur du bâtiment y a naturellement toute sa légitimité. Premier employeur de l’île, il joue un rôle structurant dans la dynamique territoriale. À ce titre, sa participation aux réflexions stratégiques, notamment dans le cadre de la révision du Padduc, apparaît essentielle. L’élaboration des cartes et des orientations d’aménagement gagnerait à s’appuyer davantage sur l’expertise des acteurs économiques et des professionnels du bâtiment, directement concernés et porteurs d’une connaissance fine des réalités du terrain.
– Votre credo, c’est l’union. Qu’espérez-vous de la coalition « Bâtir ensemble » que vous venez de créer ?
CB : Inciter les pouvoirs publics à agir plus vite et plus efficacement ! Certes, depuis un an, c’est vrai, nous avons leur écoute, mais nous sommes dans une situation tellement désastreuse que sans mesures urgentes, nous perdrons une grande partie des entreprises qui font l’économie locale. L’importance de cette alliance, c’est aussi de montrer qu’au-delà du BTP, l’acte de bâtir concerne beaucoup d’autres structures, les architectes, les carrières, les négoces de matériaux, les organismes de logements sociaux, etc. Lorsque le bâtiment va tout va. Mais lorsqu’il ne va plus, il entraîne tout le monde dans sa chute. Pour l’économie et pour l’emploi insulaires, l’effet domino est dévastateur.
DA : Cette mobilisation repose sur une union au périmètre inédit, révélatrice de la prise de conscience partagée par l’ensemble des acteurs de l’acte de construire. Elle traduit une volonté commune de préserver un secteur essentiel et de répondre collectivement aux enjeux auxquels il est confronté. Plutôt que de recourir au rapport de force ou au blocage, nous avons fait le choix d’un autre chemin : celui de l’union, du dialogue et de la coopération.
– Mais partout, on le constate, les caisses sont vides. Comment miser ne serait-ce qu’une amorce de redressement ?
DA : La question du logement en Corse demeure un enjeu majeur, encore insuffisamment pris en compte. Chaque année, l’île accueille près de 5 000 nouveaux habitants ; les plus aisés investissent dans des résidences et du foncier à des niveaux de prix très élevés. Dans des territoires attractifs comme le sud, l’extrême-sud ou la Balagne, l’accès au logement devient de plus en plus complexe pour les insulaires. Il ne s’agit en aucun cas de défendre une urbanisation excessive, mais bien de permettre aux générations futures de vivre et de s’installer sur leur terre. Offrir un toit à nos enfants est une responsabilité collective. Cela passe nécessairement par la construction et la rénovation, deux domaines qui nécessitent un engagement clair et durable. Or, les collectivités locales constatent trop souvent une succession d’annonces et de réajustements qui fragilisent les réponses attendues.
CB : Je n’ai pas de baguette magique pour renflouer les caisses de l’État et des collectivités, mais on ne baisse pas les bras au prétexte que tout serait perdu d’avance ! Il est dommageable que les quelques gros chantiers ouverts soient réalisés par des entreprises extérieures, que les nœuds gordiens de la réglementation ne soient pas dénoués pour débloquer les permis, dommageable de ne pas avoir du foncier plus accessible, des banques moins frileuses dans les prêts, de ne pas réactiver les aides à la rénovation énergétique. Enfin, les chicanes au Parlement pour le vote du budget impactent les politiques publiques, provoquent le gel de l’investissement local et, par ricochet, plombent les entreprises au moment où le gouvernement avait promis des mesures en faveur de la construction compte-tenu de la forte pénurie de logements, en particulier de logements sociaux. Nous sommes lésés sur tous les fronts.
– Comment expliquer la décrue des chantiers de logements alors que la Corse, votre homologue de Haute-Corse le constate, a la plus forte croissance démographique de tout le pays ?
CB : le cumul de toutes les problématiques que nous venons d’évoquer l’explique. Nul doute que le besoin est là. Nous sommes en pleine crise du logement. Outre la forte croissance démographique, nous sommes également la région pour laquelle la part de logement social est la plus basse de France métropolitaine alors que notre île a le taux de pauvreté le plus élevé.
– Les perspectives existent-elles malgré tout ?
CB : Evidemment ! En Corse, l’insuffisance de logements est criante. Qui les construira pour nos enfants sinon nos entreprises dès lors qu’elles ne disparaissent pas ? Peut-on affirmer, sans choquer personne, que notre territoire est durablement doté de tous les équipements publics nécessaires à l’intérêt général ? Sûrement pas. Un avenir sans bâtisseurs est inconcevable !
DA : Des perspectives demeurent, à condition de faire évoluer les méthodes et le cadre d’action. Aujourd’hui, seuls 1 000 logements sont produits chaque année, bien en deçà des 8 000 initialement annoncés, ce qui représente un retard de près de 21 000 logements en trois ans. Pour inverser cette tendance, il est indispensable de définir une stratégie claire et partagée d’aménagement du territoire, favorisant notamment l’accès au logement pour les jeunes générations.
– La fiscalité carbone de l’Union européenne vous accable un peu plus ?
CB : Certains transporteurs annoncent une augmentation de 18 % pour acheminer les matériaux du bâtiment. Un choc de plus pour le BTP et pour le particulier qui en subira de plein fouet les répercussions au niveau du pouvoir d’achat. In fine, c’est le citoyen lambda qui va payer la taxe !
DA : La mise en œuvre du dispositif ETS et de la fiscalité carbone suscite une vive préoccupation et mobilise l’ensemble des acteurs politiques, économiques et sociaux de l’île. En l’absence de mesures d’adaptation spécifiques, cette réforme risque de peser très lourdement sur l’économie corse et sur le quotidien de ses habitants.
– La construction, l’urbanisme, les PLU et leur cortège de contraintes légales seront-ils, selon vous, au cœur des élections municipales ?
DA : Ces questions devraient effectivement occuper une place croissante dans les débats municipaux. Les tensions sur le logement, les difficultés d’accès au foncier et la complexité des règles d’urbanisme placent les PLU et leurs contraintes légales au cœur des préoccupations locales. Pour autant, leur poids dans la campagne variera selon les territoires. Dans les communes les plus confrontées à ces enjeux, ces sujets pourraient devenir centraux.
– Les récents assouplissements de la loi ZAN vous soulagent ?
D.A : Dans le maelström de lois qui régissent l’urbanisme, c’est un épiphénomène, une goutte d’accalmie dans une mer démontée
« Bâtir Ensemble » : cimenter l’union !
Il faut se rendre à cette terrible évidence : sans construction, il n’y a ni logements, ni équipements publics, ni développement économique et aucun avenir serein pour le territoire. Pourtant, la production de logements est en chute libre, le foncier se fait de plus en plus rare et de plus en plus cher, le coût de l’énergie et les matériaux ne cessent d’augmenter et les normes d’urbanisme continuent de s’empiler lorsqu’elles ne se contredisent pas. Forcément, les chantiers sont au ralenti ou stoppés, les entreprises sont fragilisées et leurs emplois menacés dans un secteur d’activités qui représente des milliers d’emplois directs et indirects.
Confrontée à cette crise profonde et d’une gravité exceptionnelle, la filière de la construction a décidé de constituer une mobilisation collective inédite à l’échelle de la région. Sous la bannière de « Bâtir Ensemble », les organisations professionnelles corses représentatives de l’acte de bâtir ont décidé de s’unir pour parler d’une seule voix et de se battre pour leur survie.*
« Bâtir Ensemble » se positionne ainsi comme une force de propositions, d’alertes et d’actions, capable de négocier avec pragmatisme et de construire des solutions réalistes pour relancer l’activité dans le droit fil des nouveaux enjeux environnementaux et de sobriété énergétique, sécuriser les projets et préserver l’emploi. Dès à présent, « Bâtir Ensemble » appelle l’ensemble des décideurs publics à prendre la mesure de la gravité de la situation, simplifier les procédures, sécuriser juridiquement les programmes et soutenir durablement la filière de la construction, notamment en sortant de la paralysie de l’investissement au bénéfice d’un aménagement durable.
Cette initiative répond tout à la fois à une urgence économique, sociale et territoriale. Le BTP est un mur-maître de l’économie corse. Il faut colmater ses lézardes de plus en plus profondes et tout faire pour éviter qu’il ne s’effondre.
*À ce jour, « Bâtir Ensemble » réunit les deux Fédérations du BTP (Corse-du-Sud et Haute-Corse), les deux syndicats patronaux de l’artisanat du bâtiment (CAPEB de Corse-du-Sud et de Haute-Corse), l’Union des Architectes de Corse, la Fédération des Distributeurs de Matériaux de Construction, l’Union des Industries de Carrières et Matériaux de Construction (UNICEM) et l’Association régionale pour l’Habitat social et la FNAIM.
Le taureau par les cornes
Le 28 janvier, Éric Jalon, préfet de Corse, et Gilles Simeoni ont souhaité apporter, à la faveur d’une réunion de crise, une bouffée d’oxygène immédiate. Une première série de mesures porte sur la clarification de l’urbanisme afin de sortir du “mille-feuille” réglementaire qui bloque de nombreux permis de construire ; par ailleurs, les objectifs nationaux de réduction de l’artificialisation (ZAN) devra être adaptée aux spécificités corses afin de préserver les capacités de développement des villages. La Collectivité de Corse et l’État se sont également engagés à soutenir la construction de logements permanents, de résidences principales et de programmes de réhabilitation du patrimoine bâti. Une première programmation des chantiers sera divulguée rapidement. De même, la création d’une cellule de détection et de soutien financier des entreprises en difficulté, a été actée. Enfin, la rénovation énergétique, comme levier majeur, sera renforcée et des fonds européens mobilisés de façon exceptionnelle pour garantir le financement des travaux. Cette feuille de route exprime l’ambition forte d’apporter des réponses concrètes à l’urgence que traverse la filière, garantir la pérennité de ses entreprises, accompagner un développement durable et équilibré de la Corse.
