La Lettre | Entretien — « L’État doit être là où est la vie » 

Françoise Gatel, la ministre de l’Aménagement du Territoire et de la Décentralisation, est venue au siège de l’EPCI de Corse pour échanger avec les responsables de plusieurs secteurs de l’économie insulaire. L’occasion d’évoquer les promesses sous-jacentes de l’autonomie.

– Quel est votre rapport personnel à la Corse ?


Je suis passionnée par les territoires et sensible à leur patrimoine. Forcément, la Corse a été une destination de loisir régulière dans ma vie. Mais pas seulement. Je suis une élue locale. J’ai longtemps présidé l’association des Petites cités de caractère de France. L’Île-Rousse a été la première de l’île à en faire partie et, à ce titre, j’ai noué des liens amicaux avec Angèle Bastiani. Par ailleurs, les parlementaires corses me tiennent toujours informée des évolutions de la situation dans l’île sur tous les plans. D’où ma très grande satisfaction d’avoir aujourd’hui en charge ce dossier.

– Dans une récente interview, vous célébrez avec ardeur le Département. Que vous inspire de venir dans un territoire organisé en collectivité unique ?


Je ne célèbre pas le département en tant qu’institution mais je fais l’éloge de l’échelle départementale pour le préfet car, au nom de l’État, c’est lui qui est au plus près du territoire, de ses élus, de sa population et de ses entreprises. L’État doit être là où est la vie et c’est tout ce qui m’importe. Il joue le rôle de chef d’orchestre de tous les services et agences pour qu’on ne parle que d’une seule voix. C’est lui, aujourd’hui, le détenteur du pouvoir d’adaptation en région.

– Le projet d’autonomie de la Corse arrive prochainement en débat à l’Assemblée nationale. C’est la pierre angulaire du Pacte girondin porté par le Président de la République. Le soutenez-vous ?


Oui, je le soutiens, car au nom de l’égalité républicaine, la loi doit prendre en compte les particularités, et l’insularité de la Corse demande des adaptations locales. L’État n’a qu’une parole. Le discours du Président de la République à Ajaccio en fait foi. Les discussions conduites par Gérald Darmanin pendant quatre ans ont débouché sur un accord et le texte qui le scelle doit poursuivre son chemin. On est sur une modification de la Constitution, ce qui n’est pas rien. Au final, c’est la décision du Parlement qui l’emportera parce que nous sommes dans un État de droit. Le calendrier parlementaire est très chargé, mais nous avons réussi à intercaler le débat à l’Assemblée nationale dans la semaine du 15 juin. Je le redis avec force : la question portée par la Corse d’une réforme constitutionnelle tient fortement sa légitimité de son insularité.

– La dévolution d’un pouvoir législatif encadré, vous y êtes favorable ?


Moi, je porte le texte du gouvernement validé en conseil des ministres et auquel le Conseil d’État a apporté un certain nombre d’appréciations. Il y aura des échanges contradictoires mais, au bout du compte, chaque parlementaire votera en son âme et conscience.

– Vous venez de rencontrer les acteurs économiques au siège de l’EPCI de Corse. Que retirez-vous de ces échanges ?


Regarder les choses, même de près, depuis Paris ou discuter régulièrement avec les parlementaires corses que j’apprécie beaucoup ne vaut pas la rencontre physique avec les gens dans leur propre environnement. Venir, c’est marquer son attention, son respect, sa considération et, bien sûr, ça aide à comprendre. J’ai besoin de sentir pour mieux ressentir les particularités bien réelles de l’île et mesurer pleinement la capacité à travailler ensemble en bonne intelligence. J’ai observé combien l’État était présent et mesuré à sa juste valeur le caractère respectueux des échanges qu’il établit quotidiennement avec les collectivités et avec les acteurs locaux qu’il écoute et accompagne. Un dialogue qui est d’ailleurs reconnu et salué. Et je suis venue m’inscrire dans la continuité.

– Dans la situation budgétaire actuelle, est-il possible de répondre, ne serait-ce qu’en partie, au cahier de doléances bien rempli feuilleté par les secteurs-clés de l’économie, tourisme, BTP, transports ?


Vous avez raison de rappeler une réalité qui s’impose à tout le monde. Le premier enjeu est le déficit très lourd de la France que l’on commence à résorber et le deuxième est le contexte international qui génère une inflation et des dépenses supplémentaires. Le contexte est à la frugalité mais surtout à l’intelligence de la réponse, et ce que j’ai vu en Corse, c’est la qualité et l’utilité des investissements, à l’exemple remarquable du lycée maritime de Bastia qui donne de la fierté aux jeunes. Malgré les difficultés, nous avons sanctuarisé les 100 millions d’euros restants du PTIC* pour la Corse auxquels s’ajoutent plusieurs programmes de subventions comme le Fonds vert pour accélérer la transition écologique ou encore la DETR** gérée par les préfets.

– Vous êtes ici au siège de l’EPCI de Corse créé grâce à la réforme consulaire portée avec succès par vos prédécesseurs. Vous vous y étiez intéressée ?


Oui, bien que je sois arrivée à la fin. L’État s’est donné les moyens de faire en sorte qu’au 1er janvier 2026, les ports et les aéroports de Corse soient juridiquement sécurisés, un processus qui était salutaire pour ne pas dire vital et qui répond à une des particularités fortes du territoire. C’est déjà en soi une forme de reconnaissance. Il nous faut maintenant entamer une démarche similaire pour la Chambre régionale de Métiers et de l’Artisanat. Je vais constituer un groupe de travail pour plancher sur ce dossier dans les meilleurs délais.

– Tout votre parcours scande votre attachement viscéral aux territoires. N’avez-vous pas un sentiment de frustration d’être dans un gouvernement qui peut tomber demain alors même que vous êtes à la tête d’un ministère qui exige beaucoup de temps pour entreprendre des réformes durables ?


C’est la vie ! J’ai choisi d’entrer dans le gouvernement en toute connaissance de cause. Le temps qui me sera donné, je ferai ma part. Vous connaissez la légende du colibri ? Un immense feu se déclenche en forêt amazonienne et tous les animaux fuient sur l’autre rive sauf un petit colibri qui s’entête à combattre les flammes avec les quelques gouttes d’eau qu’il a prélevées dans le fleuve avec son bec. À tous les animaux qui le traitent de fou, il répond : « Je le sais, mais je fais ma part. » C’est grâce à la somme des petits colibris que les choses changent.

* Plan de Transformation, d’Innovation et d’Investissement
** Dotation d’équipement des territoires ruraux

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