– Vous étiez récemment invité du Medef à Paris. Qu’est-ce qu’un cardinal peut bien avoir à dire à des patrons ?
Il est stimulant pour un homme d’Église de parler à des personnes ayant des responsabilités économiques dans la vie sociale. Je ne leur fais pas la morale, mais je trouve gratifiant qu’ils me demandent comment apporter une âme et une spiritualité au monde des finances, de l’industrie et du commerce car c’est un domaine auquel je peux apporter quelque chose. Finalement, à travers ce genre de rencontre, le rôle de l’Église, c’est de contribuer à humaniser le milieu économique.
– Depuis votre nomination en Corse, on vous croise régulièrement dans les entreprises pour des visites ou des inaugurations, parfois auprès des éleveurs et des agriculteurs. Vous aimez celles et ceux qui produisent ?
C’est la parabole des talents. Quand je vois ici le monde de l’agriculture, de l’élevage, de l’entreprise, ma mission d’évêque est d’être présent, d’encourager, de stimuler, de féliciter celles et ceux qui osent avec des projets ambitieux, qui fructifient leurs talents pour que le monde se porte mieux. Si on n’est pas audacieux et courageux dans la société, on s’enlise dans la logique mortifère des lamentations et des plaintes. Je mesure à quel point la Corse sait oser.
– Vous invitez de grands penseurs dans vos livres. Diriez-vous après Platon et Montesquieu que “le commerce adoucit les mœurs” ?
S’il n’y a pas de commerce, il n’y a pas de vie. Quand on a des capacités, on les met au service des autres. Dans le commerce, le but n’est pas seulement de gagner, c’est de créer l’échange. Le christianisme s’est développé au bord de la mer, dans les ports, à Corinthe, à Alexandrie, à Athènes, là où on échangeait autant que l’on commerçait. Le brassage des hommes, c’est le brassage des cultures, des manières de faire, des talents. Or la bonne entente dans les échanges commerciaux enrichit mutuellement et augmente l’esprit de tolérance et de partage. Dans les foires que j’arpente dans l’île, la foire de la châtaigne, du vin ou de l’artisanat, chacun apporte son génie propre et il l’offre aux autres. Il faut célébrer la capacité de chacun à mettre en valeur son génie propre.
– Si l’on suit votre raisonnement, morale et profit ne sont pas antinomiques ?
Le profit ne s’exonère ni de morale ni d’éthique. Le but de la vie, n’est pas de gagner toujours plus. Je me réfère à la parabole de Luc-12, celle du riche insensé qui accumule le blé sans le partager. Ses greniers, qu’il agrandit récolte après récolte, sont pleins mais son cœur est vide. Dieu lui dit : « Insensé ! Celui qui accumule les richesses pour lui-même n’est pas riche devant Dieu. » À travers ce passage, Luc nous rappelle que la priorité est ce qui nous rassemble. Il est essentiel, dans la vie commerciale et industrielle, de tenir compte des autres, d’être solidaire, fraternel et attentif à ceux qui sont plus limités dans l’action.
– Malheureusement, en Corse, la mafia qui gangrène l’économie ne vient-elle pas vous apporter une cruelle contradiction ?
Raison pour laquelle l’économie doit être libre, éthique. Sans liberté, on est dans l’intérêt et le favoritisme, on privilégie certains au détriment des autres. Et sans éthique, le profit devient froid, technique, égocentrique, insensible aux besoins des autres. Dans toute réalité sociale, il faut une liberté, une éthique, une manière d’être avec les autres qui consiste à respecter sans jamais écraser. Porter ce message avec foi et persévérance ne sera jamais une cause perdue. Même et peut-être surtout dans les plus forts moments de doute.
– À contrario, être épanoui dans son travail, c’est se placer sous la lumière de Dieu ?
Oui, assurément. Dieu est Créateur et il nous dit : Continuez l’œuvre de création, soyez créatifs chacun à votre manière.
– Si vous n’aviez pas franchi le seuil d’un séminaire de Navarre, quelle vocation auriez-vous aimé embrasser ?
Le domaine de la transmission, je pense. L’enseignement, probablement.
– Avec vos dons de prêcheur, une carrière politique vous aurait déplu ?
Sans doute pas. S’engager pour la cité est un acte d’amour, c’est dans la tradition de l’Église. Je suis convaincu que j’aurais eu un engagement pour les autres. De quelle manière, je l’ignore…

– L’aéroport, le port, le palais des Congrès. Vous avez œuvré main dans la main avec les équipes consulaires pour organiser la journée historique du Pape François à Ajaccio. Le plus beau jour de votre vie pastorale ?
C’est une journée que j’ai vécue dans la joie, tout simplement. J’étais libre, libéré et serein. Je n’avais aucun stress relatif à l’organisation pourtant titanesque. Je me suis adossé, comme vous le rappelez, à des équipes qui ont travaillé dur, jour et nuit. Le résultat, ce sont des visages qui rayonnaient de bonheur et d’émotion sur le passage du pape, des enfants, des jeunes, des anciens. Des visages qui m’étaient pour certains familiers mais que je redécouvrais sous un jour nouveau. Un jour unique, un jour lumineux dans une ambiance familiale, festive et simple. J’ai beaucoup échangé avec lui sur la papamobile. Le Pape François se sentait chez lui. Il était chez lui. Il l’a dit.
– Les jeunes, en Corse comme ailleurs, sontmal dans leur peau. Qu’est-ce qui l’explique, la disparition des repères, la sensation de vide pour l’avenir ?
Le signe qui m’alarme, c’est la peur que je vois dans la société. Et quand on est dans la peur et dans l’incertitude, on ne crée pas, on n’ose pas, on se retient. Les milieux politiques, économiques et autres ont produit de la peur et des freins. Ils n’aident pas assez la jeunesse à se libérer et à risquer, notamment en raison de pesanteurs administratives. On ne leur facilite pas la vie, on réfrène chez eux l’envie de créer et d’aller de l’avant. La politique et l’économie doivent ouvrir des voies et tendre la main plutôt que de jalonner l’avenir d’obstacles etfabriquer de la névrose,
– Beaucoup viennent grossir les rangs des confréries y compris à l’Université de Corse. Comment analysez-vous ce phénomène ?
Ce mois de mars, en célébrant la Madunnuccia et Saint-Joseph, nous avons observé, en effet, la présence d’innombrables confrères parmi lesquels beaucoup de jeunes. J’y vois une double quête, une quête culturelle d’identité et une quête spirituelle. Et les deux sont intimement liées car la spiritualité touche aux racines. J’étais récemment à New York où j’ai rencontré la communauté des Corses, des top-modèles, des avocats, des chercheurs de la Silicon Valley, des commerçants, des traders de Wall Street. Ils étaient de Castagniccia, du Sartenais, du Cap Corse et ils nommaient fièrement leurs villages. C’est la métaphore de l’arbre : des racines profondément enfouies dans leur terre d’origine et des branches qui ramifient sur le monde. La confrérie est une chance pour nourrir cette réalité, ouvrir des espaces intermédiaires entre les dirigeants, des personnes engagées dans la vie politique, économique, culturelle ou associative, et la base avec laquelle se créent des liens. Dans la tradition franciscaine, les confréries de l’époque favorisaient cette sociabilité communautaire au bénéfice des plus démunis, elles avaient une dimension spirituelle mais aussi profondément humaine par l’attention portée aux autres.
– Qu’emportera le Basque de plus précieux de cette île ?
Le sentiment que chaque famille est ma famille. De mon côté, j’ai essayé d’apporter la proximité et on m’a répondu en m’acceptant comme un membre à part entière de la famille. J’ai été intégré avec respect et sans aucune distance formelle. S’est ainsi créé un esprit de famille sincère et lumineux que j’emporterai avec moi dans mes valises… le plus tard possible !
Des « Carnets corses » pour célébrer le bon
Le Cardinal François Bustillo publie chez Fayard ses « Carnets corses », une pérégrination à travers la Corse des villes et des campagnes dans le but, confesse-t-il, de ne pas voir s’éteindre ce qu’il a vu. Une chronique qui va s’étirer sur quatre tomes, un par saison. Le premier opus est consacré à l’automne.
« L’automne, c’est le temps de la récolte, le temps où l’on se prépare pour l’hiver. Ma récolte à moi, c’est le cœur de mon récit, ce sont les rencontres. Un homme d’Église, même avec les responsabilités et les tâches administratives qui sont les miennes, ne se confine pas dans son bureau, il se nourrit de ces rencontres de qualité que l’on a dans un petit village, dans une foire, au détour d’une rue. Des gens formidables qui donnent une idée du potentiel insoupçonné de cette île et qui me remplissent d’espérance. Et quand on est dans l’espérance, on est dans la vie. »
Cette marche intérieure le conforte dans sa conviction qu’une meilleure société est possible en Corse :
« Quand je rencontre les enfants, les adolescents, les parents et les grands-parents, je ressens ce désir profond de bâtir une société meilleure. On ne peut pas se limiter à râler et à se plaindre de la société, la raison pour laquelle je parlais de créativité au début. Il nous faut oser des voies nouvelles, des perspectives nouvelles, des manières nouvelles d’être avec les autres. Ce que l’on voit déferler, ce sont des vagues de conflits, de faits divers, tout ce qui est sombre et éprouvant. Mais qui raconte ce qui est bon et bien ? Ces “Carnets corses”, c’est, pour moi le pasteur, une façon de célébrer tout ce qu’il y a de bien et de bon en Corse. »

